La musique irlandaise est une musique modale : la
hiérarchie entre les sons n'est pas forcément la même
que celle de la musique tonale, à laquelle nous sommes habitués.
Même si les différences ne sont pas très grandes,
elles suffisent à donner une couleur générale
reconnaissable en un instant. Cette musique traditionnelle supporte
très mal d'être harmonisée : l'harmonie tonale
la déforme totalement et lui donne une signification autre
que celle qui lui est propre, comme si on la forçait à
parler une langue qui n'est pas la sienne. Elle est monodique la
plupart du temp, et peut se passer d'accompagnement polyphonique.
Un tel accompagnement reste envisageable pour peu que l'on exclue
les accords et que l'on s'en tienne à l'emploi du contrepoint
: dès lors, de savoureuses superpositions de mélodies
sont possibles.
J'ai choisi de ne pas modifier les thèmes pendant
la durée de chaque morceau. Mais il y a des élaborations
qui sont du domaine de la variation. De même, certains sont
pourvus d'un prélude et d'un postlude bâtis sur les
notes du thème principal ou reliés par un long interlude
également fait sur les notes d'un thème.
Tous les thèmes retenus sont d'une grande beauté
en eux-même, mais j'ai voulu rendre moins perceptible leur
répétition. En ce sens, j'ai procédé
la plupart du temps par variations autour d'un thème qui
serait un invariant.
L'orchestration, pour dix-neuf musiciens, utilise simultanément les deux formations
de l'Ensemble Colophane : le Consort (une petite formation qui joue
essentiellement de la musique ancienne) et la grande formation, les
deux groupes étant placés en cercles concentriques. Le
mélange des instruments anciens, des instruments modernes et
des instruments traditionnels apporte une immense variété
de timbres.
La musique traditionnelle irlandaise emploie plusieurs
instruments typiques : la cornemuse irlandaise (uilleann-pipes
, littéralement "cornemuse à coude"), le
violon, le tambour irlandais (bodhran), le pipeau grave (low-whistle)
et la harpe celtique.
La forme de cette suite est déterminée
de plusieurs façons. La tonalité des morceaux (en
réalité le mot "tonalité" ne convient
pas ici puisqu'il s'agit de musique modale) est étroitement
liée aux instruments populaires employés et leur succession
doit donc prendre en compte le changement de ces instruments en
cours d'exécution.
D'autre part, la trajectoire commence et se termine en mi mineur et passe par
d'autres étapes. Enfin la suite comprend des "suites à
l'intérieur de la suite".
Il ne faut évidemment pas chercher d'analogie
avec la suite à la manière ancienne :
ici, il n'y a pas de menuet, ni de sarabande, etc. mais des danses
irlandaises : reel, jig, slow reel, slip jig.
L'une des caractéristiques de cette oeuvre
est de se trouver à l'intersection de plusieurs domaines.
Si les thèmes sont populaires, loeuvre en elle-même
se situe nettement dans le registre de la "musique classique". »
Daniel BOULOGNE